Safia Delta
C’est par un détour par l’un des agents de sa propagation que Maïssane Alibrahimi interroge la dopamine et le plaisir qu’elle procure. Le sucre, consommé avec abondance, devient ici un prisme d’analyse, un vecteur de réflexion sur le désir, l’inassouvissement et les structures de pouvoir qui les sous-tendent. Matériau à la charge coloniale importante, le sucre est au cœur de son travail, au croisement des identités, des récits et des cultures. Unique par sa blancheur immaculée, il est à la fois douceur et domination, pureté et exploitation, plaisir et destruction. Multiculturalisme et féminisme font partie de ces sujets principaux en interpelant simultanément le formalisme et l’ornementation dotés d’une grammaire matrimoniale. Dans ses installations, Maïssane Alibrahimi construit des châteaux de sucre, architectures précieuses et fragiles, édifices d’un faste trompeur. Ornementés de dentelle, de perles ou de porte-jarretelles, ses totems sculpturaux sont enserrés de poches de perfusion ou de seringues remplies de lait, activant une dissolution lente et inéluctable. Le lait, symbole de pureté et de transmission dans les rites matrimoniaux marocains, confère à ces sculptures une dimension sacrée et érotique, entre exaltation et soumission. Par ce dialogue entre matériaux, l’artiste met en lumière la tension entre le statut glorifié de la mariée et son rôle d’objet socialement contrôlé. Interroger les normes patriarcales et révéler la violence dissimulée sous les apparats de la tradition, telle est la direction que Maïssane Alibrahimi donne à sa pratique. Née au sein d’une famille marocaine traditionnelle et imprégnée d’une triple appartenance culturelle, elle explore un espace de liberté revendiqué, arraché, assumée, endossée et réinventé comme dialogue continu lui convoquant un droit de circulation et d’existence au-dedans comme en dehors. Son travail s’articule autour des gestuelles traditionnelles marocaines, dans une relation intime au geste, au faire et à la matière. La répétition des formes - rubans de sucre tiré, morceaux cristallins, papier sucré métallisé, henné ou roses en pastillages - traduit une mémoire en perpétuel devenir, un processus où la fixité n’a pas de place. Dans un univers sensoriel et romanesque, l’artiste croise les identités, les récits et les cultures à travers une poétique de la trace et du signe. Elle joue de la subversion pour réunir, interagir, informer et réformer, invitant le spectateur à une réflexion sur les traditions, leurs contradictions et leur potentiel de détournement. En oscillant entre le sacre et le profane, l’islamité et l’occidentalité, l’histoire et la colonialité, Maïssane Alibrahimi inscrit son travail dans une dialectique de la résistance et de l’émancipation dans un degré d’amour. Sa pratique ne se contente pas de figer un discours : elle le met en mouvement, le performe et le déconstruit, engageant une lutte continue où chaque sculpture devient une stratégie de libération, une réinvention des possibles. Juliette Hage