Tous les matins, je fais le même rituel
Café, instagram, images de martyrs, de têtes littéralement explosées, de peaux sclérosées et d’enfants morts
Tous les matins, je pense à la mort, à la fin, à la recherche, aux comptes que je dois rendre, aux tirs barbares, aux meurtres institutionnalisés
Café, instagram, écrire à la famille pour savoir si la nuit n’a pas été trop blanche
Café, instagram, Aljazeera, Cairn, al Mayadeen, INHA
Ces dernières années, j’ai gentiment permis que l’on me reluque d’un air hébété, que l’on m’explique mon pays, qu’on me parle de la situation d’un air lointain, qu’on soit étonné de ma lucidité, qu’on me félicite d'exister pour rien, qu’on me chante des discours creux à mourir, qu’on me désenchante.
Ces dernières années j’ai appris à « faire avec », en composant avec mes obligations personnelles, mes deadlines et les cadavres dans mon téléphone
À continuer ma vie sans vraiment savoir comment, tout en appelant ma famille pour savoir si la leur leur appartenait encore
Ces dernières années je les ai détestées
J’ai détesté ceux qui traitent les miens comme des objets anthropologiques au mieux, des gens qui ont, au pire, mérité les balles dans leurs crânes
Autant que ceux qui ont prétendu comprendre,
Comprendre que nos proches devancent les chaînes d’informations et la presse publique, comprendre que l'actualité, c’est eux
J’ai détesté me confronter à l’indifférence des uns, à la pitié des autres
Aux soirées où l’on danse pour sauver, aux fundraising où l’on boit au nom d’un génocide
J’ai détesté ces galeries qui se félicitent d’exposer un artiste palestinien en mettant son identité sous cellophane,
A faire de nos existences des étendards enclins à toutes les projections et les essentialisations,
J’ai détesté ceux qui prétendent donner une voix en étouffant celles qui existent,
Ceux qui parlent à notre place et qui se voient déjà cités dans les remerciements des survivants,
Et tous ceux qui pensent nous libérer
Qui pensent se laver de la couleur du colon à travers une pseudo bonne action filmée,
Qui pensent se défaire de l’odeur ingrate de l’humanisation
Ceux qui nous qualifient de résilients en inscrivant dans notre chair la violence comme composante essentielle de ce que nous sommes.
Depuis bientôt 3 ans maintenant, je suis tous les sédiments de ma colère à la fois,Et je ne sais pas quoi en faire, alors je les compartimente dans ma recherche ;
Je parle de la fausse indulgence ravagée, de ceux dont le regard se charge de pitié à la mention de mon identité, de la folie du sionisme et de tous ses soutiens
Parce que c’est ce que je fais, et c’est tout ce que je peux faire ; encapsuler mon impuissance dans un travail académique, sonder sous la peau des phénomènes les reins et les cœurs*, laisser les morts parler par ma bouche.
Disons que j’ai le luxe d’organiser mon insuffisance en pensées.
J’essaye de mettre ce que j’entends entre des pages, de tirer les confins de la zone de non-être qui nous est assignée, de rétablir notre vérité, de décrire la démence des assassins et le cœur des assassinés
Enfin, je déteste bien évidemment le fait qu’une question de vie ou de mort se glisse entre le on et le eux
Je déteste le fait que eux soient les miens
Je déteste leur demander s’ils vont bien, comme s’ils allaient me dire qu’ils vivaient dans le meilleur des mondes
Je déteste consoler avec des formules célestes, à répéter en boucle “Allah y7mekom”,** comme si je croyais en Dieu.
Peut-être que je déteste pour passer le temps, pour éviter de placer ma vie sous le signe de la folie pure
Et pour la première fois, je parle avec le je, je le troque à la place du nous, précisément parce que je sais qu’un gouffre m’écarte de ce nous
Et pour la première fois, je parle sans me sentir coupable de parler en mon nom, sans l’engloutir dans une communauté que je n’ai pas vécue
Et pour la première fois, je ne m’excuse pas de mon coeur écrasé
Car c’est peut-être tout ce qu’il me reste et me restera, après avoir assisté à notre propre déclin et avoir tenté de le documenter.
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*Grégoire Chamayou, Théorie du drone, 2013, La Fabrique
**que Dieu vous protège
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Dissonance 24/7
Every morning, I go through the same ritual.
Coffee, Instagram, pictures of martyrs, blown off heads, literally, sclerosed skin, dead children
Every morning, I think of death, the end, research, things I’m accountable for, barbaric shootings, institutionalised murder
Coffee, Instagram, write to family to check if their night was not too sleepless Coffee, Instagram, Aljazeera, Cairn, al Mayadeen, INHA
These past years, I have graciously allowed people to gawk at me, explain my own country to me, to speak about the situation from a distance, marvel at my lucidity, congratulate me for existing for nothing, yap my ears off with hollow speeches, disenchant me
These past years I learned to "deal with", balancing my personal obligations, my deadlines, and the corpses in my phone
Learned to go on with my life without really knowing how, while calling my family to ask if they still had theirs
These past years I have hated them
I have hated those who treat my people like anthropological objects at best, deserving of the bullets in their heads at worst
As much as I have hated those who pretended to understand,
Understand that our loved ones live ahead of news channels and the public press, understand that they are what’s happening
I have hated facing the indifference of some and the pity of others.
At parties where people dance to save, fundraisers where people drink in the name of genocide.
I have hated those galleries congratulating themselves for exhibiting a Palestinian artist while shrink-wrapping his identity,
For turning our existence into standards for every projection and essentialisation
I have hated those who claim to give a voice while stifling the ones that already exist,
Those who speak in our place and already picture themselves being thanked by the survivors,
And all those who think they are freeing us
Who think that a so-called good deed caught on film can wash away the colour of the coloniser
Who think that they can shed the stench of their humanising
Those who call us resilient by etching violence our flesh as if it were an essential component of who we are
For almost three years now, I have been all the sediments of my anger at once,
And I do not know what to do with them, so I compartmentalise them in my research:
I talk about false devastated indulgence, about those whose eyes brim with pity at the mention of my identity, about the folly of Zionism and all of its supporters.
Because that is what I do, and it is all I can do: encapsulate my powerlessness in academic work, probe under the skin of phenomena for kidneys and hearts, let the dead speak through my mouth.
Let's say I have the luxury of organising my insufficiency into thoughts.I try to put what I hear between pages, push back the edges of the zone of non-being we have been assigned, restore our truth, describe the madness of the assassins and the hearts of the assassinated.
Finally, I of course hate the fact that a matter of life or death is slipping between the I and the them
I hate the fact that they are my people
I hate asking them how they are, as if they were going to tell me they were living in the best of worlds
I hate comforting with celestial formulas, to keep repeating "Allah y7mekom", as if I believed in God
Perhaps I hate in order to pass the time, to keep my life from slipping into pure madness
And for the first time, I trade We for I, precisely because I know there is a pit between I and We
And for the first time, I speak in my name without feeling guilty, without drowning it in a community I have not experienced
And for the first time, I do not apologise for my crushed heart
For it is perhaps all I have left and will have left, after having witnessed our own decline and attempted to document it
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Carmen Shehadeh Folleas
Traduit en anglais et en arabe par Dalal Richa