Il était une fois 5 ami·es, un rêve et quelques lignes de métro

Le mat3amclub s’est créé il y a maintenant presque trois ans, mais comme nous aimons à le dire, il était caché depuis longtemps entre les dîners de nos mères, l’hospitalité dans laquelle nous avons grandi et notre amour pour l’art. Nous rêvions de cet espace commun dans lequel partager et faire vivre la création artistique. «La culture, c’est ce qui nous reste quand il n’y a plus rien » nous a-t-on inculqué dans nos foyers. Alors, le 29 octobre 2023 est né le mat3amclub, un collectif curatorial, doté d’une plateforme en ligne, un espace hybride produisant différents types de contenus : expositions, textes, outils de médiation, programmation culturelle. Un espace de représentation et de diffusion pensé pour les jeunes artistes des diasporas du SWANA.

L’aventure a commencé autour de la pratique d’un artiste, Chahid El Batti et du groupe d’ami.es que nous avions formé au fur et à mesure des années. Au croisement de nos parcours, entre l’histoire de l’art, l’école d’art et la musique. Depuis nos écoles à Paris, mais surtout depuis chez nous entre le 94 et le 92, dans les salons et cuisines de nos parents. Depuis l’endroit de la diaspora, quel que soit le contexte : celui de l’immigration maghrébine et palestinienne en France, de l’immigration italienne en Amérique du Nord ou de l’immigration irlandaise en Nouvelle Zélande. A se rêver et discuter tous les cinq, entre nos allers-retours Paris-banlieue, de l'atmosphère politique étouffante, de la précarité étudiante, de la volonté de recréer des formes artistiques qui nous racontent et nous représentent. Cette volonté de recréer un chez nous. Un besoin qui s’est matérialisé lors de cette première soirée d’ouverture : un moment suspendu, hors du temps et qui restera gravé dans nos mémoires. Parce qu’il a réuni les nôtres - nos proches et vous - autour de propositions artistiques, qu’elles soient plastiques ou musicales, et de la nourriture préparée par nos mères et nos tantes. Le tout façonnant ce moment de partage que nous avions tant espéré, pour lequel nous avions tant travaillé et grâce auquel le mat3amclub a finalement pris vie.

Nous aimons revenir au sens des choses. “mat3am” signifie restaurant en arabe. A travers un mot, nous voulions faire résonner la vision que nous avions d’un projet artistique pensé au-delà de formes déjà existantes. Le repas, la table et tout ce qu’il induisait nous permettaient d’imaginer des espaces d'échanges, de bons moments et de souvenirs heureux, qui en appellent à l’hospitalité et aux rencontres. Cette métaphore n’a jamais été une simple image pour nous. Nous avons grandi en banlieue, dans des familles issues des diasporas, et nous voulions parler depuis cette position qui est la nôtre. Nous voulions participer à façonner un espace pensé pour notre génération et nos contextes, qui permettrait de diffuser la création et à travers elle, d’autres récits et d’autres histoires. Nos histoires, celles qu’on ne voyait jamais ailleurs que chez nous. L’art a toujours été vecteur, nous voulions qu’il le devienne pour nos existences.

Dans la France à Macron : travailler politiquement la création artistique

Aujourd’hui, le collectif s’inscrit toujours dans une constellation d’allié.es, au sein d’une communauté choisie et solidaire : ce mode d’organisation est l’essence même du mat3amclub. Mais désormais, nous sommes deux à l’investir - Léna et Jade. Les meufs que vous croisez quelques fois aux évènements, celles qui existent derrière la plateforme et les quelques posts instagram que nous partageons ce sont bien nous deux. Et malgré tout, à deux, nous continuons à mener ce travail collectif, dans lequel nous oeuvrons à penser et créer à plusieurs mains, en duo. Car pour nous, bien plus qu’un chiffre, le collectif est une façon de travailler.

En revenant à la création du mat3amclub, et parmi les évolutions qu’il a connu, le contexte politique est un des facteurs intéressant à évoquer. En 2023, débuter sa vingtaine avec un nouveau quinquennat Macron, au sortir du Covid et des manifestations des gilets jaunes. Engager, plein.es d’espoir, la nouvelle aventure artistique et collective qu’est le mat3amclub au même moment qu’une date aussi tragique et désormais tristement historique que le 7 octobre 2023 - qui a marqué le début d’une nouvelle période d’intenses attaques de l’armée coloniale israélienne sur le territoire palestinien et d’un génocide organisé contre son peuple. Tout cela se produisant à un moment où nous célébrions l’art, nos histoires et nos récits, alors que des proches et membres du collectif étaient directement concernés et touchés. Si l’art en lui-même reste impuissant dans de telles situations, la force du collectif permet beaucoup. Cette première soirée du mat3amclub a incarné la portée politique du simple geste de se réunir pour diffuser, partager et archiver des histoires, personnelles et collectives, à travers la création.

Depuis ces débuts, le contexte politique est passé de fascisant à ouvertement fasciste, beaucoup de choses ont évolué au sein du collectif à la fois artistiquement et structurellement et nous souhaitions partager ces changements avec vous. Faire état de nos pensées et de nos réflexions. Ce que signifie, actuellement, en France, travailler en collectif les sujets et les pratiques qui nous ont occupé ces trois premières années.

Dans un contexte d’ancrage de l'extrême droite en France, et en parallèle de nouvelles représentations et de tokenisation de nos identités au sein du monde de l’art, nous étouffions. Choisir entre la stigmatisation ou le stéréotype, le racisme ou l’essentialisation ne nous semblait plus acceptable. Le mat3amclub était pour nous un moyen de proposer une autre voie, de permettre aux artistes et acteur.ices du monde de l’art qui partagent notre vision de s’emparer d’un espace de représentation à façonner, par nous et pour nous.

Dans un contexte d’abandon des services publics et de crise de la culture, il était tout aussi essentiel pour nous de créer des moyens de diffuser la création que de la rendre accessible à toutes et tous. Notre posture s’est fondée sur des valeurs de générosité et d’échanges, autour de la possibilité de partager l’art ensemble et d’accompagner des pratiques artistiques en dehors de logiques marchandes. De plus, nous estimons que l'accès à l’art est un droit fondamental de nos sociétés. Comme la position sociale ou économique, la culture est un capital qui doit être partagé et mieux redistribué. Elle est aussi essentielle à la cohésion sociale que toute mission de service public. Ce n’est pas tangible, ce n’est pas palpable,mais ça compte. Ainsi, l’art et la culture sont le tissu d’une politique* des communs telle que nous la pensons depuis notre position, avec nos outils.

Ces deux piliers majeurs de la création du collectif - créer un espace de partage artistique, à la fois pour le public et les artistes - résonnent d’autant plus fort aujourd’hui, qu’ils semblent être devenus des axes de résistances. A un moment où les subventions qui soutiennent des projets comme les nôtres sont quasi inexistantes, où se financer n’a jamais été aussi dur et où le contexte de l’économie sociale et solidaire dans lequel s’inscrit notre collectif n’a jamais été aussi précaire, la simple existence des collectifs comme le nôtre est politique.

Ce sens du commun que nous avons collectivement perdu nous a en réalité été dérobé par l’affaiblissement progressif de ce fameux service public. Il nous a également été volé par la montée du fascisme actuel, qui divise pour mieux régner, comme avant lui son grand-père le colonialisme. Ainsi, dans ce contexte d’austérité exacerbé, il nous semblait nécessaire de préserver un espace où déployer, sous toutes ses formes, la création contemporaine des diasporas du SWANA. Nommer, représenter et célébrer des existences sans cesse oubliées ou instrumentalisées. En s’inscrivant dans cette politique des communs et en œuvrant pour une diffusion des pratiques artistiques contemporaines à toutes et tous, le mat3amclub s’est imposé et s’impose toujours comme contre espace.

Ecrire à 4 mains, penser à 2 cerveaux

Alors, dans la continuité de ce projet initial, le mat3amclub a évolué - et nous avec. En 3 ans, nous avons dû recomposer à partir de cette nouvelle forme qu’a pris le collectif, en duo ; nous adapter à l’évolution de ce contexte politique et économique ; prendre en compte le fait que nous ne sommes plus étudiantes et que devons désormais faire vivre le mat3amclub en parallèle des activités professionnelles qui sont les nôtres et nous obligent à organiser différemment notre temps de travail. Le mat3amclub demeure pour nous un espace distinct de nos espaces professionnels rémunérés. Nous ne vivons pas de ce que nous y produisons et cette distance, bien qu’elle soit aussi une contrainte matérielle, préserve quelque chose de son potentiel libérateur. A partir de tout cela, le collectif a mué, s’est métamorphosé. Rien n’est resté figé, tout s’est adapté au contexte dans lequel nous travaillons et a ainsi redéfini les contours de notre pratique. Si le projet d’origine est toujours le même, ses valeurs et son socle étant profondément ancré, c’est la nouvelle forme qui en a émergé que nous voulions prendre le temps ici de formuler.

L’exposition était au départ un pilier de notre pratique : nous en avons désormais élargi les horizons. Pour accueillir toujours plus de formes de création et parce que l’exposition peut être une forme difficilement appréhendable en soi, encore pétrie de codes culturels et sociaux qui ne sont pas les nôtres. Alors, progressivement, nous avons voulu y incorporer de la musique, du cinéma, de l’art vivant et donner encore plus de place à la médiation. Et ainsi, la programmation culturelle s’est imposée comme autre moyen de diffusion de la création artistique au sein du mat3amclub, plus hybride et plus souple, capable de donner forme plus librement à toutes nos expérimentations curatoriales.

La plateforme, qui était au départ le lieu numérique que nous envisagions pour nos expositions, notamment par manque de moyens, s’est elle aussi vite métamorphosée. Notre envie d’échanger des moments avec vous nous a rapidement amenés à organiser des événements en dehors de l’espace numérique, pour matérialiser ces moments de rencontre et d’échange. Cette envie de rendre ces moments réels s’est accompagnée d’un besoin de prendre soin des relations tissées, avec le public mais aussi les artistes. Rendre tangible la communauté. Prendre le temps et perdre la nécessité de la productivité pour construire avec les artistes et les acteur.ices de l’art que nous invitons à s'ancrer dans un travail plus profond, plus durable. La plateforme s’est alors davantage développée autour de cette mission d’archiver la création contemporaine. En faire un espace d’écriture libre pour les acteur.ices du monde de l’art qui s’intéressent à la création actuelle de nos géographies, afin qu’ils y déploient leur pensée. En faire, pour elleux aussi, un espace d’accueil, dans lequel elles et ils puissent publier sans contrainte de forme ni ligne éditoriale : de l’essai, à l’entretien jusqu’à la poésie. Nous avons également augmenté la plateforme d’une visée scientifique, permettant à de jeunes chercheur.euses de développer une recherche sur la création des diaspora du SWANA - encore trop peu étudiée. Et plus récemment, en conviant les artistes à écrire et partager leur pratique de l'écriture, faisant ainsi émerger des sources primaires sur cette scène artistique. Vous l’aurez compris, dans ce nouveau stade de métamorphose du mat3amclub, qui ne sera ni le premier ni le dernier, faire du nouveau à partir de l’existant et sans cesse, continuer d’expérimenter.

“Nous vivons tous dans plusieurs systèmes de lieux communs dont chacun est une boîte à outils collective et publique de pensée et d'expression. Le développement de cette boîte à outils correspond à la vie publique de l'esprit et repose non pas sur l'acceptation de ces formes, mais sur la reconnaissance de leur étrangeté et de leur contingence. ”
L'art de la contre-enquête – Esthétiques de l'investigation – Politiques de vérité, Matthew Fuller et Eyal Weizman, 2025

La maxime dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant

Nous aimerions revenir ici sur ce qui soutient concrètement le mat3amclub : ses formes d’organisation, ses conditions matérielles, ses rythmes et ses alliances. Le collectif existe juridiquement sous le régime associatif de la loi 1901, un cadre qui nous permet de solliciter des subventions publiques à différentes échelles : nationale, régionale, départementale ou municipale. Si ce système demeure essentiel et s’il a parfois fonctionné pour nous, notamment à l’échelle locale comme nous l’expliquions, il reste difficile d’y inscrire durablement un projet comme le nôtre. Les aides sont incertaines, les temporalités administratives souvent décalées, et l’énergie nécessaire pour les obtenir ne correspond pas toujours à celle dont nous disposons.

C’est aussi pour cette raison que nous avons commencé à imaginer d’autres formes de soutien, plus proches de la communauté qui entoure le mat3amclub. Les abonnements, les dons, les relais via des plateformes comme HelloAsso ne sont pas seulement des outils financiers. Ils dessinent une autre manière de faire exister le collectif : par capillarité, par attachement et par confiance. Même si nous sommes deux à le porter au quotidien, le mat3amclub n’a jamais été pensé comme une structure fermée. Il est un lieu relationnel, une tentative de communauté artistique, un espace qui se construit avec ses allié·es, avec les artistes, les ami·es, les proches, les professionnel·les de l’art et d’ailleurs qui accompagnent, soutiennent ou traversent notre travail.

La plateforme digitale - en plus des moments réels où l’on se rencontre - incarne en partie cette image de la constellation. Nous travaillons avec des personnes de différents champs - par exemple Léo, qui s’occupe de la conception web de la plateforme - en mettant en circulation les savoirs et nos compétences en commun. Le mat3amclub n’est pas un centre, mais une planète parmi d’autres dans un système plus vaste, que nous développons avec les gens qui nous entourent. Il incarne un réseau de solidarités, de circulations, de présences et de constructions collectives. Nous ne faisons jamais rien seules. Nous sommes toujours portées par un ensemble de gestes, de conversations, de conseils, de disponibilités, de présences affectives et matérielles. La plateforme a aussi cette fonction : garder trace de ce réseau, produire une documentation sensible de ce qui, autrement, disparaîtrait dans les interstices du travail.

Il nous semble également important de dire que nous n’avons pas d’espace. Pas de bureau, pas d’atelier, pas de lieu fixe où déposer les archives, recevoir, préparer, entreposer, penser. Depuis le début, le travail se fabrique ailleurs : dans les cafés, dans nos appartements, dans de longues conversations sur WhatsApp qui pourraient rivaliser avec la tradition du roman-fleuve, dans des appels FaceTime interminables. Nous aimons beaucoup parler toutes les deux. Nous sommes aussi et d’abord amies. Alors l’absence d’un «espace de travail », au sens traditionnel du terme, ne nous manque pas toujours. Elle a produit d’autres rituels.

Depuis presque trois ans, nous avons ritualisé un café mat3amclub, souvent le lundi ou le mardi soir. Même à distance, nous nous retrouvons chaque semaine pour parler des projets du collectif, de ce qui avance, de ce qui bloque, de ce qui nous travaille. Nous avons aussi fait le choix de réserver une discussion WhatsApp au mat3amclub. Cela peut sembler anecdotique, mais cette séparation nous permet de préserver notre amitié. Nos pratiques curatoriales, artistiques et affectives sont évidemment liées. Elles grandissent en parallèle, se croisent, se contaminent parfois. Mais il nous a semblé nécessaire d’inventer des seuils, des manières de ne pas tout confondre.

Ces détails pourraient passer pour de la cuisine interne. Pourtant, ils disent beaucoup des formes contemporaines de collaborations artistique et curatoriale. La manière dont nous ménageons nos affects, dont nous choisissons les lieux où travailler, les espaces physiques et numériques où se déposent nos conversations participent aussi à une histoire des pratiques curatoriales. Il ne s’agit pas seulement de produire des expositions ou des programmes, mais d’interroger les conditions depuis lesquelles ces formes deviennent possibles.

Nous disons souvent que nous sommes un vieux couple avec ses rituels. Nous écrivons à quatre mains, nous pensons à deux, nous nous lançons toujours ensemble. Lorsque l’une écrit à quelqu’un, l’autre n’est jamais loin. La question de l’auctorialité est donc centrale. Nous n’avons jamais ressenti le besoin de clarifier nos deux noms à chaque geste : c’est le mat3amclub qui signe. Non pas comme une marque, mais comme une recomposition collective de nos deux présences, presque une troisième entité. Le nom du·de la curateur·ice nous importe moins que l’espace commun qui se fabrique.

Nous ne cherchons pas à faire de nous-mêmes une identité professionnelle ou un récit entrepreneurial. L’identité qui nous intéresse est celle du collectif : mouvante, située, traversée et relationnelle. Apprendre à travailler avec quelqu’un de façon aussi organique demande du temps. Il faut apprendre à entendre les intuitions de l’autre, à reconnaître des silences, à communiquer parfois par un regard, à accepter que la pensée se forme dans un entre-deux. L’échange artistique premier qui nous unit est aussi important que ceux que nous tissons avec les artistes.

C’est sans doute pour cela qu’un bureau ne nous manque pas tant. Nous travaillons avec une grande sobriété de moyens, dans un modèle parfois lent, parfois fragile, mais qui nous convient parce qu’il laisse de la place au soin, au repos et à l’attention. Le collectif nous permet d’expérimenter d’autres manières de travailler, loin de certaines logiques d’efficacité, de rentabilité ou de visibilité qui structurent ailleurs nos vies professionnelles.

Cette indépendance est précieuse. Elle garantit, autant que possible, notre épanouissement intellectuel, artistique et humain au sein du mat3amclub. Elle nous permet de continuer à faire du collectif un lieu de recherche, d’amitié, de projection et de résistance douce, un espace où l’on apprend, encore, à construire ensemble. Le mat3amclub est un village et nous sommes ses enfants.

Construire sa cabane

Le mat3amclub s’apparente à une cabane. Comme la cabane est construite à hauteur d’enfant, le mat3amclub s’est construit à hauteur d’amitié. C’est ce qui a marqué la genèse du collectif et qui encore aujourd’hui le qualifie intrinsèquement. Nous y partageons un amour des formes, y développons nos goûts, tout en déployant nos sensibilités respectives. Comme nous l’expliquions, les symboles de la nourriture, du repas et de la table ne relèvent pas seulement d’un vocabulaire affectif ou métaphorique, ils disent quelque chose de la façon dont nous concevons le mat3amclub comme un lieu d’abondance et de transmission féminines et féministe, dont le socle théorique autant que pratique s’est nourri en miroir autour de différentes figures nourricières.

Les premières d’entre elles sont proches de nous : nos familles, les maisons dans lesquelles nous avons grandi, la convivialité comme manière d’être au monde, les assiettes toujours ajoutées sur la table, la porte ouverte, le partage qui ne se compte pas. C’est cette générosité que nous avons voulu déplacer dans nos échanges artistiques : accueillir, écouter, faire place, nourrir les conversations, laisser les pratiques se déposer à leur rythme.

Ce premier socle d’héritage mis en commun a marqué le début de nouvelles correspondances rhizomiques, à savoir non hiérarchiques évoluant en permanence horizontalement, nous permettant de tisser des filiations vers une multitude de figures tutélaires, aussi bien réelles que fictives. L’écriture collective et l’approche de l’auctorialité que nous développons se retrouvent également à l’endroit de la polyphonie, de la voix, de toutes les voix de ces auteur·ices, artistes, penseur·ses et références issu·es des épistémologies féministes et décoloniales. Les paroles d’Assia Djebar, Gloria Anzáldua, Trinh T. Minh-ha, Audre Lorde, Ursula K. Le Guin Theresa Hak Kyung Cha, bell hooks, Fatima Ouassak, Alexis Pauline Gumbs, Heiny Srour, Gayatri Chkravorty Spivak, Wassyla Tamzali ou encore Etel Adnan résonnent dans chacun de nos textes et nous guident dans la production d’un savoir situé, exigeant et sensible, co-construit par un travail d’alliances, depuis des formes d’attachements qui nous rendent plus puissantes et plus courageuses. C’est en ce sens aussi que nous répétons souvent que le mat3amclub est une table. La réunion et le partage sont intergénérationnels, il se fait entre les vivant·es et les mort·es, dans la profonde reconnaissance des héritages intellectuels, historiques et émotionnels que nous récoltons par la littérature et l’art. La communauté est à jamais ouverte, elle creuse un mouvement circulaire dans lequel nous nous laissons porter et dont nous essayons à notre tour de préserver l’énergie et de nourrir le mouvement.

« j’ai compris aussi que la majeure partie de mon énergie était perdue à lutter contre moi-même, contre mes inhibitions, contre mon manque de confiance en moi alors que cela était épargné à mes collègues masculins »
Femmes, Arabes, cinéaste, Heiny Srour, 1978

Sortir de l’ego : pour une pratique curatoriale des communs

Comme nous l’avons précédemment écrit : nous sommes un collectif curatorial. Cette façon de se définir est sûrement bien obscure pour la plupart des gens. Pas étonnant, car elle l’est pour nous aussi - et même pour les gens du monde de l’art. La curation désigne, dans le langage commun des grandes personnes de ce grand monde de l’art : les personnes qui travaillent à concevoir les expositions, à définir une programmation artistique. Mais pour nous, le.la curateur·ice n’est pas auteur. Iel n’est pas une figure d’autorité, qui imposerait sa subjectivité et son regard dans la façon de présenter une œuvre. Sinon, à quoi bon ? Pour nous, le.la curateur·ice n’est pas une figure unique, mais bien collective. Iel ne détermine pas un chemin vers une œuvre pour le public, iel s’en fait médiateur, passeur·se,en ajustant selon les affinités que l’un et l’autre peuvent avoir. Alors, le mythe du.de la curateur·ice s’effondre pour laisser place à une pratique curatoriale des communs.

Le local 

Cette pratique que nous défendons à plusieurs caractéristiques. Tout d’abord, elle se demande à qui elle s’adresse. Pour établir ce lien entre les œuvres et les publics, il nous semble essentiel de se poser la question du contexte. Nous voulions faire dialoguer la création des artistes émergent.es des diasporas avec cell.eux qui la vivent et l’expérimentent directement. Ce lien s’établit alors comme façon de s’ancrer - conseil que nous donne Fatima Ouassak à nous, les sans-terre : «Pour en finir avec l’entre-deux dans lequel ils sont toujours enfermés, assignés à errer dans le vide sans toucher terre, les enfants de l’immigration postcoloniale habitant les quartiers populaires de France et d’Europe doivent pouvoir s’ancrer dans une terre ». Le mat3amclub est notre terre.

L’hospitalité

On prépare la maison et à manger quand on reçoit des invités chez nous. De la même manière, nous aimons à penser le mat3amclub comme un espace où se sentir bien.

Pour que ce lien puisse s’établir entre les œuvres et les publics, que ceux qui regardent puissent s’y reconnaître, il faut que chacun puisse parler la langue de l’autre. Nous aimons donc démultiplier les formes pour que tout le monde, quelque part, puisse d’une manière ou d’une autre retrouver un petit bout de soi et de soin : par une image, un son, un mot. Tisser ces liens avec les œuvres, mais aussi par la programmation et la médiation : emprunter tous les chemins possibles.

Le langage

Quand on écrit sur des artistes, que l'on pense leurs trajectoires artistiques ou que l’on tente de formuler une interprétation sur une œuvre et de qualifier les histoires et les cadres sociopolitiques depuis lesquels elles émergent, il n’est pas toujours évident de mettre des mots, de trouver le langage approprié. Le mat3amclub est un espace d’écriture et de parole. On y blablate à deux en permanence, avec les artistes et avec vous. On travaille à produire des textes accessibles et exigeants. Une littérature dont on définit nous-mêmes les codes, pas ceux du Bescherelle qui refusent la langue qui dérape, les expressions de nos langages hybrides qui traduisent la façon que nous avons d’être au monde. C’est un lieu que l’on espère bruyant, où des voix retentissent, où elles sont entendues et écoutées avec attention. Parler de la langue depuis notre contexte, c’est surtout parler des langues, celles qui nous échappent et que l’on tente en vain de rattraper au-delà de la brisure de la transmission qui n’a pas toujours eu lieu pour nous toutes : de l’arabe, au français, du deridja, aux Tamazigh.

La communauté

Le mat3amclub instaure une pratique curatoriale des communs par un premier geste essentiel: en créant les conditions de partage et d’accueil, pour pouvoir tisser ce fameux lien. Le mat3amclub est un grand banquet, une table avec plein de chaises autour, une communauté. Et la communauté ne désigne pas seulement les gens avec qui on travaille mais celleux pour qui on travaille.

Parmi eux, nos familles, les artistes, les enfants, des personnes qui n’ont peut-être jamais fréquenté d’espace d’art mais qui connaissent mieux que quiconque les histoires que les artistes partagent.

Le public est partie intégrante de la pratique curatoriale du mat3amclub : il n’est pas un objectif recherché, un but à atteindre. Il est au centre de notre réflexion et s’inscrit au sein de la communauté que nous formons. Le mat3amclub, c’est nous et vous.

 

Conclusion

Vous l’aurez désormais compris, ce texte est une tentative du mat3amclub, trois ans après sa création, de se redéfinir. De s’arrêter, ne pas toujours avancer tête baissée, pour regarder ce qui a été fait. 3 ans après, 3 expositions, 11 évènements de programmation, 18 textes publiés, 4 supports de médiations créés, plus de 200 ouvrages dans notre bibliothèque partagée et toujours plus de moments créés ensemble. Observer tous les travaux des artistes présentés, le travail curatorial proposé et l’interroger nous a semblé être nécessaire à un moment pivot dans l’histoire du collectif. Se demander : qui sommes-nous ? Comment se définit-on ? Doit-on redéfinir, recadrer, replacer ? Alors, les questions finissent par nous submerger. Mais parmi elles, certaines demeurent, celles qui nous ont traversées, qui nous ont toujours occupées : comment visibiliser sans essentialiser ? Comment nommer ce qui ne l’est pas encore sans heurter ? Comment définir la diaspora ?

Et les réponses, nous les avons peut-être en partie trouvées dans le fait de mettre en avant toutes nos différences au sein d’un ensemble : des différences de formes, de situations, de vécus. D’accepter que souvent, l’objet déborde du cadre de sa définition. Irréductible, la forme dit alors souvent mieux que les mots. Mais pour autant, sans jamais oublier ce contexte commun diasporique depuis lequel nous parlons et créons, ce socle essentiel. Se définir, se redéfinir, pour finalement mieux interroger et remettre en cause les définitions.

Collectivement, toustes ensemble, autour d’une table à laquelle nous voulions vous convier de nouveau pour les prochaines années à venir.

Marhaba à la table du mat3amclub.

Léna et Jade

Merci pour toujours à Linda, Salah, Carmen, Sandrine, Neil, Chahid, Léo, à notre famille, ami.es et artistes sans lesquel.les ce projet n'existerait pas.