Le pouvoir des images
Julie Esmaeelipour

En Histoire de l'art, on nous a enseigné le savoir de décrypter les images, trouver les symboliques dans les œuvres d'art, discerner le fameux beau.

Le 13 juin 2025 marque le jour où le pays d'origine de mon père, l'Iran, re-bascule dans une guerre : une guerre des bombes et des images.

À partir de-là, écran noir sur la conversation Whatsapp avec ma tante, plus de connexion, le silence.

Les informations ont commencé à manquer sur place. Eduquée aux images, il fallait que j'en trouve pour me rattacher à quelque chose. Combien d'heures, de jours, de nuit passer à scroller, à cliquer, à détourner les yeux de ces images vraies ou faites par l'IA.

Mais rien
Image noire, en attente.

Pendant des semaines il fallait analyser la moindre photographie pour tendre à une information qui pouvait me reconnecter à ma famille. Ces images qui ont circulé massivement sur les réseaux sociaux répondaient à un besoin d'information mais aussi à de la manipulation des masses. Les images truquées ont toujours existé et été utilisées comme moyen de communication. Mais aujourd'hui, à l'apogée du numérique, ce sont elles qui façonnent les conversations mondiales.

Alors quand on m'a demandé de participer à la mujaawara du collectif mat3amclub pour aborder la situation politique en Iran, mon premier réflexe fut d'abord de proposer à l'artiste-chercheuse Dorsa Faraji de m'accompagner. En ces temps de guerre, l'Art peut venir offrir un espace de connexion et être une des clés de compréhension.

Dorsa n'a pas pu être présente. Je l'ai donc invitée dans ce texte :

JE : Dorsa, peux-tu nous parler de ton travail ?

DF : « Je travaille sur les funérailles des victimes de violences en Iran et les formes de mobilisation sociale qui se développent autour de ces cérémonies. Mon travail propose d'envisager le deuil comme une ressource de mobilisation, en analysant la manière dont les rites et cérémonies funéraires, culturels et religieux, sont investis et requalifiés comme des actes politiques.
Dans ce cadre, je constitue ma propre archive visuelle des funérailles de protestation depuis le début du mouvement Femme, Vie, Liberté. Je m'intéresse également aux paysages sonores de ces funérailles. J'essaie de construire un répertoire des lamentations musicales iraniennes, tout en analysant les sons non structurés — cris, pleurs, clameurs et autres expressions spontanées du deuil —qui émergent au cours de ces cérémonies.
Tout au long de ce projet, je déconstruis les vidéos et photographies amateurs de ces funérailles afin d'identifier les éléments visuels et sonores qui contribuent au potentiel du deuil à être investi d'une portée politique dans le contexte iranien. »

À la manière de Dorsa, j'ai décidé finalement de venir à la mujawara avec toutes mes archives : mes livres d'art, sociologiques* et de poésies, qui traitent de mon pays.

Mariam Pirzadeh, Quand l'Iran s'éveille, ed. La Martinière, 2016 - parle de la période 2014-2016 entre joie et espoir d'une potentielle ouverture du pays, de la génération X - "la Génération brûlée" (nasr sookhte). Cette génération de jeunes nés après la Révolution islamique qui se sont battus pour s'émanciper. Puis il y a l'avant dernier chapitre qui m'a forcément le plus touché : "L'ouverture passe par l'art", comme l'art de rue qui est pour certains un des moyens de montrer des messages. "[...] Les yeux de la population s'ouvrent de plus en plus et l'art a permis cela".

Mahnaz Shirali, Fenêtre sur l'Iran: Le cri d'un peuple bâillonné, ed. Les Pérégrines, 2021 - Mahnaz Shirali mène une enquête dans son ouvrage sur le début de la révolte populaire de novembre 2019 et le contrôle d'Internet sur tout le pays. Il met en lumière le mouvement des femmes et des jeunes qui se sont battu.es pour leur liberté.

Nader Vahabi, Atlas de la diaspora iranienne, ed. Karthala, 2012 - Une phrase qui m'a marquée : "L'application du mot [diaspora] évoque donc une tragédie perpétrée par une force hostile qui génère des déplacements vers de nombreux pays."

Nader Vahabi, Sociologie d'une mémoire déchirée: le cas des exilés iraniens, ed. L'Harmattan, 2012 - Ici, Nader Vahabi aborde la notion de mémoire des exilés iraniens et leurs transformations à partir d'une analyse sociologique.

Toutes ces œuvres d'art sur quatre générations m'ont permises de connaître l'Iran. À travers les peintures d'Ali Banisdar, de mon oncle Ali Esmaeilipour, les photographies de Shirin Neshat, Shadi Ghadirian ou bien encore de celle de Shirin Aliabadi, les collages de Ramin & Rokni Haerizadeh et de Farhad Moshiri, j'ai pu comprendre et m'armer.

Ali Esmaeilipour, The World we Live in, 2016

Certes, rien ne remplacera le message Whatsapp, ou la conversation téléphonique avec mes proches. Mais l'image, elle, restera marquée dans les mémoires, dans les serveurs et peut-être même dans les livres d'Histoire.

Alors armez-vous de vos plus beaux yeux pour décrypter, telle une historienne de l'art, ce que vous voyez, dans l'espoir qu'un jour, vous y décèlerez un espoir.

_Julie Esmaeelipour