Carte postale d'Arsoun - Août 2026
Tamara Choukair Hilal

Coucou,

J'espère que ça va et que tu as passé un bel été, tant bien que mal <3

Je t'écris depuis le balcon de teta, celui qui donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. Ce balcon sur lequel je me pose à toute heure de la journée ou de la nuit. Cet espace si spécial que je retrouve, mais que j'ai perdu 20 ans plus tôt quasiment jour pour jour, après notre départ en 2006, en pleine guerre.

Le balcon de teta donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. Pendant l'été, j'y observe la pleine lune, ses phases, son hilal (premier croissant de lune qui apparaît au début d'un nouveau mois lunaire). J'y observe les montagnes qui nous entourent, tantôt quasi invisibles sous la brume d'une fin d'après-midi humide de la mi-août, tantôt baignées par le vert des forêts de pins et de chênes vibrant à l'unisson.

Le balcon de teta donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. J'y suis rarement seule, la plupart du temps accompagnée de teta, de mes oncles, de nos tantes, de nos proches du village. Cet endroit est un lieu de retrouvailles accueillant et ouvert à toustes. Sur la table en plastique sont posés les éléments qui composent le « starter pack » de nos fins d'après-midis: raqwe (cafetière) qu'on ne cesse de préparer au fur et à mesure que des personnes nous rejoignent, bols de biscuits, figues cueillies dans les arbres d'un de nos oncles, eau bouillante et peau de citron pour siroter le maté.

Le balcon de teta donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. Depuis cet endroit j'observe des scènes banales, des engueulades, des câlins, des poignées de main, des visages plus familiers les uns que les autres. J'y vois des voitures se garer plus nombreuses les week-ends, j'y vois une foule de gens en temps de mariage, je vois la place se vider au fur et à mesure de l'été, les gens qui repartent et celleux qui restent, qui nous attendent et qu'on s'impatiente de revoir.

Le balcon de teta donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. Cette place qui fait vivre la communauté, le reflet de notre devoir partagé de prendre soin des autres, l'endroit marqué par toutes nos inquiétudes et nos peurs. Plus jeunes, je nous y vois jouer et explorer pendant des heures, regarder les matchs du mondial (coupe du monde), avec la télé placée sous le grand arbre et branchée à l'aide d'une multitude de câbles, nos chaises dispersées autour.

Le balcon de teta donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. L'après-midi, au moment du café, on regarde qui va et vient. On reconnaît les voitures par les bruits de leur moteur, avant même de les voir arriver dans notre champ de vision: « ah bayda bayik » (oh, c'est ton père), peut me dire ma cousine, alors qu'il n'est même pas encore arrivé dans la partie de la pente qui est visible depuis le balcon, et qui mène à la maison de ma grand-mère.

Le balcon de teta donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. Le soir, WhatsApp devient un talkie walkie pour les habitant·es et les messages vocaux fusent : « tu as entendu ce bruit? », « tu connais cette voiture qui vient d'entrer dans le village ? Ça fait deux fois qu'elle passe ». Les shabab (jeunes) se rassemblent sur la place et s'organisent pour relayer les informations.

Le balcon de teta donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. Comme une télévision, on y observe qui va et vient, on salue celleux qui passent, on croise celleux qui sont de retour pour l'été, on remarque celleux qui manquent à l'appel, celleux qui ne sont plus là.

Le balcon de teta donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. Lorsqu'on sort une des grandes tables en plastique, on y fait sécher les feuilles de mloukhiya (corète) qu'on a récoltées et dont on a détaché les feuilles à la main pendant des heures l'après-midi.

Le balcon de teta donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. 20 ans après 2006, avec la même rage en moi, j'y entends les avions israéliens dans notre ciel, voler notre ciel, faire bouger nos plantes, nos feuilles, pour aller bombarder le sud.

Quand je serai loin d'Arsoun, en Ile-de-France, comme à chaque retour, je vais penser à elleux et je vais m'imaginer les voir faire les choses qu'on faisait ensemble. Assis·es, sur le balcon de teta, celui qui donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village. Observer, réfléchir chacun·e de son côté, être ensemble dans le silence, plaisanter, se disputer, boire le café.

Le retour à Arsoun, c'est mon unité de mesure : le temps qui passe, ce que j'ai manqué, tout ce que je n'ai pas pu voir. Ni mon anniversaire, ni les célébrations de l'année, ni les rentrées ne rythment mon année. Ce sont ces semaines à être avec elleux, sur le balcon de teta, celui qui donne sur la place la plus passante et la plus fréquentée du village, cet espace unique entre les mondes intimes et collectifs.

À quelques jours du départ, je nous vois déjà exister les unies sans les autres, les un·es loin des autres, nous préparant à cette nouvelle séparation. Celle à laquelle on ne s'habitue pas, celle qui sera encore plus déchirante que la précédente.

La prochaine fois, je pourrais te raconter ce que je vois depuis l'autre balcon de teta, celui qui donne sur les plus beaux couchers de soleil, et sur le toit de la maison de mes arrières-grands-parents.

Tamara Choukair Hilal