Dans mon peignoir,
j'attends la fin du monde

Confortablement installé.es, enfoncé.es et enveloppé.es dans la ouate de notre peignoir, nous attendons. Autour de nous, le feu brûle, les débris de nos espoirs jonchent le sol. Dans ce monde-là, ne restent que fatigue immense, colère car trop peu de chance, archétype et invisibilisation. Dans l’indifférence des regards aveugles, notre peignoir devient refuge. Se réinventer devient une urgence. Urgence de retrouver l’accès à nos imaginaires, urgence de bâtir un nouvel espace dans lequel s’écrire.

 

Dans mon peignoir j’attends la fin du monde est une proposition curatoriale réunissant douze artistes et un collectif. Le mat3amclub cherche à contrer les dynamiques en jeu au sein de l’art contemporain. Nous souhaitons proposer des méthodologies alternatives face à des cadres imposants dont nous souhaitons nous extraire. Nous vous proposons de spéculer ensemble, d’imaginer nos généalogies FUTURES*, de nous autodéfinir, d’inclure inconditionnellement et sans compromission.

 

L’espace d’exposition devient alors réceptacle de nos imaginaires et de nos histoires, à l’image d’une immense gessaa*. Les œuvres des artistes s’assemblent, se défont, conglutinent et se dénouent pour former un ensemble archipélique, activé par la scénographie. Chaque île de l’archipel est incarnée par un verbe, qui agit comme outil curatorial : invoquer, fusionner, adoucir, partager, se réapproprier, prodiguer, se rassembler.

 

Il ne s’agit donc pas de faire pour mais avec.

 

L’hospitalité ne se nomme plus mais s’intègre comme geste et savoir.

À travers des pratiques collaboratives, nous créons un espace en partage, agissant comme remède à la fois collectif et individuel, aux maux du monde ancien. Nous souhaitons faire de l’exposition un lieu familier et affectueux, incluant dans sa conception celles.ceux à qui elle s’adresse, afin d’y accueillir nos existences protéiformes. Les artistes nous sauvent, et nous montrent que sont cachés dans nos peignoirs des issues nouvelle

Fusionner

« Ton corps a brûlé ses atomes 

Et a consumé ton esprit. »[1]

Fusionner, combustionner, brûler, consumer, comburer. Certaines créations s’incarnent dans des transformations d’états, de passages entre les éléments. La matière devient impalpable, le geste insaisissable. Brûler vos peignoirs, faites comburer le monde et dans la poussière d’étoiles – fusionnez. Vous changez d’état, atteignez des espaces immatériels. Inaltérables, vous permutez sans cesse. Iridescent.e, je t’ai vu l’autre jour dans le ciel, tu avais la forme d’un atome – tu t’es consumé.e – aujourd’hui tu es le soleil. 

 

[1] « Le Livre de la Mort (1947-1948) », Etel Adnan, Je suis un volcan criblé de météores, Poésies 1947-1997, page 47, Poésie/Gallimard. 

Chahid El Batti 

Le ciel me regarde, 2024, matériaux divers, 59×84 cm

Installez-vous devant la toile et contemplez.

Prenez sincèrement le temps d’observer le ciel, ne vous souciez plus de rien.

Laissez-vous absorber par les formes.

C’est l’expérience esthétique que vous propose l’artiste Chahid El Batti : vous perdre tout comme lui dans les étoiles, vous couper du monde l’espace d’un instant, afin d’entrer dans le corps de l’œuvre, dans la vision singulière d’un ciel à la fois espace de liberté et d’enfermement, qui chaque jour au-dessus de vos têtes, vous regarde.

Les formes sont organiques et se mélangent, le ciel et la terre se confondent dans les aplats de couleurs. Les étoiles et le personnage qui les regardent ne forment plus qu’un, dans une sorte d’abstraction d’un paysage à la fois contrasté dans ses matériaux et uni par les formes et la couleur. Cette œuvre est matérielle et demande une expérience sensible. Construite sur la base d’un contraste brutal entre la douceur de la nacre, la souplesse du plexiglas et la froideur tranchante du métal qui constitue les étoiles, découpées de façon irrégulière.

Le ciel vous regarde. Toujours là, où que vous alliez. Il vous protège, vous menace, vous limite ou vous offre l’infini. Sa forme est mouvante, il n’est jamais fixe. Il incarne un horizon.

Don’t follow me because I’m lost too, 2024, métal, matériaux divers 

 

Un panneau de signalisation qui ne signale rien. Un panneau de direction qui indique nulle part. Ici, il n’y a pas de chemin à prendre, pas de routes. Alors un peu comme Godot, on attend dans un espace qui semble sans issue, dans une quête éperdue de soi et des autres où la seule chose de réel est le fait même de l’attente. Celle d’une réponse, du chemin à prendre, ou d’autre chose peut-être. Cette installation retranscrit le  sentiment de perte de l’artiste, qu’il nous arrive parfois de vivre, celui que vous avez quand, casque sur les oreilles, vous marchez dans la ville, désillusionné.es. Les dessins au pastel sont recréés à partir de photographies prises par Chahid lors d’un séjour au Maroc. À force de tourner en rond, certains corps disparaissent, les personnages centraux de nos vies se font et se défont et sur le chemin il arrive d’en croiser de nouveaux – pour cela faudrait-il quitter l’arbre.

Phosphène, 2024, acier, ruban bleu, tirage argentique couleur 

 

J’ai d’abord fermé les yeux…

Un long soupir survint 

Mes yeux se mirent à cligner frénétiquement 

Voilà 

Les étoiles apparaissent enfin. 

 

 

Comme un éclair, cet effet optique porte un nom : phosphène. Il caractérise cette apparition soudaine de lumière ou de taches de lumière dans votre champ visuel. Cette sculpture, se présentant sous la forme d’une boîte optique, propose de recréer cette expérience visuelle accidentelle. En fermant les yeux et en les ouvrant rapidement, les vases présentés comme des trophées dans le fond de la boîte deviennent des étoiles et viennent mettre en doute votre perception du réel.

Soraya Abdelhouaret

Raison puis saisons, sculpture, 2021, pierre savon, métal, glace chaude, eau, photographie, alcool à brûler, 40x40x50 cm. 

 

Raison puis saisons est une sculpture faite à partir de stéatite, pierre minérale principalement composée de talc. La stéatite possède un toucher gras et soyeux. A la fois résistante et molle, cette pierre possède des caractéristiques singulières, notamment une capacité calorifique importante. Le corps de cette roche absorbe et restitue la chaleur avec une large amplitude lui permettant de vivre des transformations chimiques très variées. L’artiste joue des capacités multiples de la roche et enclenche des changements de températures de façon à révéler une photographie prise dans la glace et le verglas déposée au creux de la pierre, que le feu transforme et dévoile. Une fois la glace fondue et l’eau évaporée, le.la spectateur.ice y découvre la photographie d’une forêt enneigée en référence à la forêt de cristal de J.G Ballard, dont s’inspire l’artiste. Cette pierre donne ainsi accès à une seconde dimension, passée son approche tactile, nous mettant en contact avec un monde immatériel et spirituel. Sa présence crée un environnement dans lequel le temps s’arrête, selon l’artiste : “la glace chaude se consolide après le feu, et préserve avec elle une partie de la photographie”. Ses vertus se dissipent dans la pièce, nos peurs et nos angoisses s’apaisent.

 

« Mais ce qui m’a le plus surpris, 

(…) 

C’est combien j’étais prêt à la transformation de la forêt – les arbres cristallins pendus telles des icônes en ces cavernes illuminées, les gaines gemmées des feuilles, fondues dans un treillis de prismes, à travers lequel le soleil créait mille arcs-en-ciel, les oiseaux et les crocodiles figés, pareils à des bêtes héraldiques aux postures grotesques, sculptées dans le jade ou le quartz…

Le plus remarquable, c’est la facilité avec laquelle j’ai accepté toutes ces merveilles comme faisant partie de l’ordre naturel des choses, du dessein interne de l’Univers. 

(…)

j’en suis vite venu à comprendre que ses dangers étaient bien peu chers payés l’illumination qu’elle apportait à ma vie. En vérité, le reste du monde semblait par contraste fade et inerte, un pâle grise, une zone de pénombre semblable à quelque purgatoire quasi abandonné. 

Tout cela, mon cher (…), notamment l’absence de surprise en elle-même, confirme ma conviction que cette forêt illuminée reflète en quelque sorte une période antérieure de nos vies, peut-être le souvenir archaïque inné de quelque paradis ancestral où l’unité de temps et d’espace était la signature de chaque feuille ou fleur. Il est désormais évident pour chacun que, dans la forêt, vie et mort ont chacune un sens différent de celui qu’elles possèdent dans notre monde terne. 

(…) 

Notre unique réussite, en tant que seigneurs de la création, est peut-être d’avoir provoqué la séparation du temps et de l’espace. »

 

 

 La Forêt de cristal, J.G.Balard, Pages 117-118

PRODIGUER

Doux comme la couverture polaire rose à fleur de mamie. 

Doux comme la feuille du mloukhiyé. 

 

Tendre comme la couleur du souvenir. 

Tendre comme le bout de toi sur lequel repose ma tête lorsque je m’endors. 

 

J’ai conservé toutes les traces de ton passage dans des photos, pour me réconforter lors de ton absence. Je me dis que chaque objet chuchote une histoire, ils me rassurent et me donnent à croire que les saisons ne s’enchaînent pas si vite. Lorsque tout aura brûlé, j’appelle à plus de tendresse, à prodiguer l’amour, à amasser les morceaux d’affection présents en toutes choses. 

À manifester nos sentiments.

Myriam Boukrit 

4 saisons, 2024, matériaux divers et audio 

 

4 saisons est une installation présentant 4 groupes d’objets, associés respectivement aux histoires qui les racontent. Myriam Boukrit, au fil des saisons, amasse des objets et en reçoit en cadeau. Ils marquent tous un moment de sa vie, de son quotidien, racontant une anecdote et gardant la trace d’un souvenir ou d’une personne. Ces objets conservés dans des petites boîtes, elles-mêmes trouvées ou récupérées, forment un journal vivant et matériel de la vie de Myriam et celles des personnes qui l’entourent. Elle en fait le récit à travers des vignettes audio dans lesquelles elle revient en détail sur l’histoire de chacun de ces petits objets. Chaque groupe d’objets est associé à un moment de l’année. Les saisons sont marquées par leur présence ou leur absence, soulignant l’idée que certains moments de l’année sont aussi conçus pour accueillir le vide. Le temps d’un instant, c’est l’absence des choses qui nous marque. L’absence de rythme et de programme millimétré dont l’été se défait, afin de mieux s’ancrer dans la lenteur et les journées faites de rien. Celles passées dans nos lits, volets fermés dans le noir avec le ventilateur ou à trainer en bas de chez soi avec ses ami.es dans l’espoir que quelque chose survienne, mais rien n’arrive : c’est l’été et il fait juste chaud.  

 

 » 2p8 j3 rEcup3rE dEs Tr€$oR, p0èMeS, Tr0تv4!LLe, Kdo.

D4nS 7 cOur$e h4ZarDé 0u La LigNe d’4rriVée & La m☠️rT…

C !m@ge, Obj€t, eN m0rcE4uX fr@cTuRÉ, 4bAnd0nNé, cAssÉ, jeTéE….

J€ v4iS L3s t!rÉ 2 l’0تBli3 pcK jL4i v0iS c0mmE d€S b0uT 2 v!€.

iL v0nt 2vEnir dEs B0uKr!t L0L, & !nTéGrÉ L4 grAnDe F@miLLe d3s !nDésiRabL€ oU LeبR dEst!N eT d’3viTé L’!nÉviTaBl3 L’0تBL!€. « 

 

 

« Depuis je récupère des trésors, poèmes, trouvailles, cadeaux.

Dans cette course hasardée où la ligne d’arrivée et la m☠️rt.

Ces images et objets, en morceaux, fracturés, abandonnés, cassés, jetés…

Je vais les sortir de l’oubli parce que je les vois comme des bouts de vie.

Ils vont devenir des Boukrit LoL, et intégrer la Grandes Famille des Indésirables où leur destin est d’éviter l’inévitable l’oubli.”

Smarties, 2024, emballage boites à smarties, stylo, fluo, dimensions variables 

 

Cette multitude de dessins fait au stylo, fluo et marqueurs sur des boîtes de smarties vides et dépliées sont des reproductions miniatures d’œuvres déjà existantes de l’artiste. Très colorée et disposée volontairement à hauteur d’enfant, cette pièce à la fois dans sa conception et son accrochage invite à un changement d’échelle et de perception dans notre appréhension des œuvres et de l’espace d’exposition. Myriam Boukrit nous invite à entrer dans la perception qu’elle se fait des choses qui constitue son univers, dans l’idée que : «plus c’est petit plus c’est précieux». Cette œuvre retranscrit particulièrement bien la notion de care qui infuse le travail de l’artiste. Le soin et la tendresse qu’elle a envers tous ces petits objets et boîtes qu’elle ramasse et accueille chez elle pour mieux les protéger et en prendre soin. Enfin, le.la spectateur.ice entre également dans son univers visuel en découvrant cette galerie de portraits dont l’iconographie repose sur ces personnages connus de la culture populaire et ayant marqué l’imaginaire collectif de la génération des années 2000. En les déplaçant de leurs contextes d’origine, elle propose une nouvelle perception de ces figures afin de mieux questionner leurs significations.

Malek Abdelmajeed

How many Wallahis does it take to convince my brother I didn’t eat his leftovers?, 2023 Transfert sur plexiglass, autocollants, objets trouvés, pinces en métal, 10x15cm

La série How many Wallahis does it take to convince my brother I didn’t eat his leftovers? présente quatre transferts sur plexiglas dans lesquels sont glissés des souvenirs. Étiquettes, autocollants, objets trouvés, Malek Abdelmajeed fixe la cartographie de ses trajectoires, entre l’Arabie saoudite, l’Egypte et la France. Une lutte contre l’oubli dans laquelle l’accumulation d’objets issus de l’ordinaire s’offre comme réponse. Ceux-ci l’accompagnent, le regardent grandir et le rassurent par moments. Ils sont des captures d’écrans d’images whatsapp envoyées par sa grand-mère, des étiquettes de t-shirt, des timbres, des photos de mouloukhiya. Ils sont l’intime et le temps à la fois. L’usage de plexiglas permet de les retirer, de les replacer, de les interchanger. Rien n’est figé, le souvenir-antidote peut être sorti et modifié à tout moment.

ADOUCIR

Dans la mémoire de nos maisons, se faufilent les fruits de nos amours, de nos chagrins, de nos secrets, de nos souvenirs froissés qu’il faut déplier. Déplier pour panser, reconstruire, soulager, consoler, amortir, apaiser.

Votre mémoire est un puits sans fond, dans lequel s’agglutinent débris, fractions et morceaux de vie. Cette vie, elle est ici, là-bas, éloignée ou environnante, elle se diffracte, se combine, vous fuit et vous suit, afin de devenir un remède qui s’échoue en vous, et qui vous construit.

Yomna El Beyaly 

Yomna El Beyaly, images extraites de différents ensemble photographiques, 2024, impression en jet d’encre pigmentaire sur papier

 

L’artiste travaille ici en multipliant les clichés, notamment ceux de sa famille. Elle parle de son œuvre comme d’une « base de données d’images triées ou non ». Elle travaille à l’incarnation de l’expérience de la diaspora, évanescente et insaisissable par essence. Elle passe beaucoup de temps à photographier sa famille en Égypte et à archiver ses souvenirs et va parfois jusqu’à recréer de façon fictive des moments passés de sa vie. C’est le cas d’une des séries ici présentée, où elle rejoue sur le mode de la narration son enfance dans le Val-d’Oise, ré-imaginée, en présentant le quotidien de deux sœurs et d’une mère. Elles expriment ce sentiment de latence d’une enfance et adolescence passées dans les banlieues pavillonnaires françaises, témoignant d’une certaine forme d’urbanisme, de la vie en lotissement et des trajets obligatoires en voiture. Elle recrée l’univers visuel de toute une génération marquée par les virées shopping chez Claire’s, scellant des amitiés à jamais invincibles et l’excitation des déjeuners à la Courtepaille ou au Buffalo Grill. La singularité de cette série ne repose pas tant sur l’histoire que les protagonistes racontent que dans leurs attitudes. La recherche des caractères et du geste, à la manière d’une Alessandra Sanguinetti ou d’un Jeff Wall. Ces séries constituent une véritable recherche sur le corps, sur ce qu’il dit dans l’intimité, le désaccord fraternel, la sororité, la construction de soi dans un environnement social et un espace géographique donné, dans l’entre-deux hybride de l’identité diasporique, au sein de la tendresse et de l’agitation d’un intérieur familial.

Aya Abu Hawash 

Mémoire de néfliers (série), 2024, nèfles et feuilles d’olivier, sable, acrylique et techniques mixtes sur toile

 

Mémoire de néfliers est le lien à la terre et au temps. Le néflier est un arbre qui constelle les rues de Haïfa, Sidon et Beyrouth, villes d’origine et de passage de l’artiste. 

 

“Je crois que cet arbre a été le témoin d’un grand nombre de hauts et de bas émotionnels liés aux histoires de mon peuple et de ma famille. Personnellement, prendre soin de ces feuilles, c’est comme préserver mes souvenirs et les histoires de ma famille à Sidon et Haïfa.”

 

Préserver ses souvenirs dans un contexte où l’histoire est niée est politique. Aya Abu Hawash amortit la douleur de l’exil, de l’Histoire, de l’absence-présence de ses pays en conjuguant une mémoire intime et collective. Les feuilles de néflier deviennent l’écrin de l’Histoire, la physionomie d’une terre, un pont qui la rattache à son peuple et aux vies qui l’ont précédées. Face à des itinéraires fracturés, éventrés, déchus, la nature se dresse comme une réponse : l’écume sanglante de l’exil se métamorphose alors en un acte résilient, intime, inconquérable.

PARTAGER

Nous portons sur nos épaules les présents de nos ancêtres. Le plus grand est le don. Cette ombre portée, héritée de nos familles se contient dans un geste, un mot, une vie, un inframonde que nous recréons. Ils arborent ce qui a été et ce qui sera, en confirmant une seule certitude taillée au burin sur les parois du ciel : nous sommes béni.es.

Tara Sammouri 

Tableau de résilience, nous chantons Feyrouz, 2024, Images d’archive, matière sonore personnelle

 

Sons de deux dîners de famille à Paris, l’un à Noël et l’autre lors d’un anniversaire. Les couverts s’entrechoquent, on mange, on parle, on rit, on chante Feyrouz. Ses chants sont toujours présents, ils sont la bande sonore officielle du Moyen-Orient, et ce peu importe la situation politique et sociale. Elle est toujours là, à veiller sur nous, comme pour s’assurer que nous sommes toujours résilient.es.

 

Tara Sammouri enregistre ses souvenirs sonores. Au début de l’enregistrement, son père lui traduit les paroles, progressivement elle les chante, les connaît et les mémorise. On lui apprend, on lui transmet, on lui lègue un héritage. La musique devient un lien qui résonne comme un langage céleste, une attache unificatrice qui exalte le corps familial, la communauté et l’amour qui en émane. 

 

“C’est une célébration de nous en tant que famille et en tant que culture”

INVOQUER

Comment retrouver un être manquant, une chose absente, un sentiment perdu ?

Il y a des mondes invisibles qui, étrangement, sont omniprésents et peuplent nos esprits. A la frontière des mondes, les artistes apaisent nos peines en nous donnant accès à cette autre réalité.Par la matérialité presque magique de leur geste artistique, ils créent un dialogue avec l’inconscient, le passé, le spirituel, ce qui a disparu, ce qu’on ne voit pas, ce qui n’a jamais pu exister et n’existe pas encore. Ils bavardent avec les fantômes et les réintègrent à notre monde. Grâce à eux, nous communiquons à notre tour avec le sensible.

Anissa Idrissi Boughanem 

Piège à loup, 2024, grès émaillé, installation in situ

 

“Les poitrines des hommes libres sont les tombeaux des secrets”

– Le tabernacle des lumières, Al-Ghazâlî, 1994.

 

Dans La maison des cafards, Anissa Idrissi Boughanem explore la place qu’occupent les secrets et les mensonges au sein de l’espace domestique. Elle se saisit de la figure du cafard, avec laquelle elle se lie d’amitié et qui devient le symbole des non-dits, des histoires tues et des vérités camouflées dans l’ombre de nos foyers.

Piège à loup est une pièce de La maison des cafards. Ici, l’artiste interroge plus spécifiquement la nature des mensonges et leur portée. Lorsque les secrets servent à nous protéger, ne pas dire ou mentir est-il malgré tout une faute ? En associant l’aspect menaçant du piège à loup au caractère divin de la case qui symbolise le ciel dans la marelle, l’artiste renverse les rapports établis entre bien et mal. Le sel dont est faite la marelle annonce une menace. Utilisé comme élément purificateur dans la tradition musulmane, sa présence nous invite à la méfiance – et à nous demander où se situe le danger, derrière quoi ou qui il se dissimule. Finalement, les cafards ne sont peut-être pas les nuisibles qu’ils semblent être à première vue. Au contraire, la marelle n’est alors plus seulement un jeu d’enfant. Les choses se complexifient. Il ne s’agit plus simplement de sauter à pieds joints pour s’élever de la terre au ciel.

Jasmine Sdigui 

Ceveral Lands, 2023, gravure sur plexiglas, installation, 104cm x 75 cm

 

Ceveral Lands nous offre un face-à-face avec les mondes que crée Jasmine Sdigui. Nous sommes invité.es à tourner autour de ces plaques de plexiglas, peuplées de maisons et de fantômes. 

L’artiste brouille nos repères et déstabilise nos points d’ancrage. L’espace domestique a échappé à la gravité:   il est ici en suspension et flotte dans l’espace. Les murs et les toits se confondent, l’intérieur et l’extérieur coexistent – si bien que, rapidement, on ne sait plus tout à fait où l’on se situe. Notre vue se trouble et les personnages se dédoublent. Rien n’est figé. L’artiste joue avec la composition, se joue de l’espace et les gravures auxquelles nous faisons face deviennent de véritables portails tridimensionnels. Un passage s’ouvre à nous. La transparence des plaques nous invite à passer le seuil et nous donne accès cet autre espace immatériel. 

Par la gravure, l’artiste inscrit durablement la trace et la mémoire de ces personnages imaginaires. L’intangible et le fictif trouvent une existence dans le réel. Jasmine Sdigui crée ainsi un espace dans lequel elle invite le.la spectateur.ice à une rencontre avec l’invisible.

Nuria Mokhtar 

Ana Lak Ala Tol, 2023-on going, papier thermique, alcool 70°

 

Mourir et renaître indéfiniment dans le cadre limité d’une vie, dans l’espace tout petit d’une feuille de papier, dans ce corps tout serré qui est le nôtre. Décider de mourir et de renaître à l’infini. Embrasser l’éphémère de chacune de ces vies en une. Protéger chacune de ces personnes avec lesquelles nous naissons et nous mourrons. 

 

Le dessin porte en lui une matérialité forte. Il y a le geste de la main et sa fragilité qui perdure dans la trace. La trace est celle d’une quête que mène l’artiste. Il y est question de retrouver sa sœur, sa mère, sa grand-mère, ses tantes dont chacune prend alternativement le rôle de l’une et de l’autre. Dans la recherche d’une proximité avec les siennes, l’artiste esquisse par le geste du tracé la possibilité de (re)tisser un lien, d’établir une proximité avec une figure qui n’est pas explicitement identifiée, dans laquelle les liens familiaux se recomposent et où l’âge devient relatif. Tout comme ce papier, ces liens sont fragiles. Il accueille avec douceur la vulnérabilité de ces corps que l’artiste protège. Ces traces qui forment les dessins symbolisent le tâtonnement, la recherche de cette figure rassurante et c’est en soi – se rassurer sans doute que de répéter le geste compulsivement, jusqu’à ce que la figure apparaisse. Chacun de ces portraits est singulier, ils esquissent alternativement des visages, mais aucun d’eux n’est la figure autour de laquelle la quête cesserait. C’est sans doute davantage l’ensemble des dessins qui esquisse ce qui pourrait s’apparenter à une réponse. Partant d’un procédé minimaliste, Nuria Mokhtar interroge une rencontre entre les corps biologiques et sociaux, dans une volonté de comprendre les façons par lesquelles ils s’affectent mutuellement. Pour mener sa quête, l’artiste se munit des moyens qui l’entourent, elle trace frénétiquement les traits de différents visages dans l’espoir de trouver celle qu’elle cherche. Elle recompose à l’infini avec les moyens qui l’entourent : son ordinateur, ses mails, des textos, un papier, du crayon. Guidée par la volonté de capturer le plus justement possible le vécu contemporain de la communauté sororale dans laquelle elle évolue.

SE RASSEMBLER

Rejoindre ses amis pour de longues après-midis. S’asseoir à la grande table du salon chez ses grands-parents. Crier des slogans à l’unisson en expulsant sa colère. Pouvoir adosser et reposer, ne serait-ce qu’un instant, son corps lourd. Danser.

Les individualités se lient, les énergies s’agrègent et de nouvelles forces semblent s’établir ! D’un seul élan, les corps se mettent en mouvement et nous permettent de croire à nouveau que tout est possible.

Il n’est jamais de mauvais moment ni de mauvaise raison pour se réunir. Dans l’adversité et dans la joie, le collectif s’impose. Le nous est la matrice de ce nouveau monde. Il sera fait de nous. De nos mots, de nos désirs, de nos visions, de nos passés.

Et ensemble, nous créerons cet espace pour vivre et faire vivre nos histoires.

Cindy Bannani 

15 octobre – 03 décembre 1983, Série 1983, 2024, installation collaborative, broderie, tissu de coton, fils de coton, perles, henné, livres, tampons, 84 X 200cm

 

Asseyez-vous, brodez et lisez. 

 

Cindy Bannani nous invite à relire l’Histoire et nous engage dans la création de contre-archives. 

Au moyen de fils, de perles et de mots, elle retisse le récit de la Marche pour l’égalité et contre le racisme d’octobre 1983. Parti.es de Lyon pour protester contre les discriminations quotidiennes et revendiquer leurs droits, 35 jeunes traversent toute la France. Au cours de leur avancée, ils.elles parviennent à rassembler plus de 100 000 personnes, qui s’unissent à leur protestation et marchent à leurs côtés. Cet événement, porteur de nombreux changements politiques, a pourtant été rapidement effacé du récit national.

 

Cette oeuvre est une des pièces de la série 1983, dans laquelle l’artiste réactive l’histoire de cette marche en recréant les banderoles à partir d’images d’archive. À travers le dispositif de la pièce, elle parvient également à réanimer la convergence des luttes présente tout au long de la marche. Une solidarité attaquée et rompue par le pouvoir politique dès l’arrivée des marcheurs à Paris. Invité.es à l’Élysée, ils.elles ont été contraint.es de se séparer de leurs keffiehs, qu’ils.elles avaient revêtus au cours de la marche en soutien à la cause palestinienne.

 

En proposant au spectateur de broder la banderole, lire les textes de sa bibliothèque laissés à disposition et partager ses réflexions dans le cadre d’arpentages, l’artiste imagine de nouvelles façons de construire la mémoire de cette lutte. Elle instaure une méthodologie collaborative, grâce à laquelle chacun.e peut participer à refaire vivre ce récit. Elle défait toute linéarité et toute chronologie en nous incluant, 40 ans après, à la résistance. Une résistance anticoloniale toujours et perpétuellement en cours – comme le keffieh déjà porté par les participant.es au moment de la marche et étendu ici au-dessus de nos têtes nous empêche de l’oublier. 

8CLOS 

Secret Story, 2024, installation, mixed media

 

Bien qu’anodine, la salle de bain est un espace prompt à accueillir de nombreux moments et des discussions diverses et variées. Allant de la contre soirée sujette à moultes confidences, au théâtre d’une transformation en réel papillon de nuit et passant par un moment de retrouvailles intimes avec les siens, la salle de bain est pluriforme. Elle est tantôt présentée comme un lieu solitaire et méditatif, tantôt comme un lieu oppressant où nous ne pouvons pas échapper à notre reflet, parfois déplaisant. Néanmoins aujourd’hui nous choisissons de l’exploiter comme un lieu de célébration de la sororité où éclats de rires et de larmes sont rois et reines. De plus, nous nous réapproprions cet espace, lieu où les normes de beauté font loi. Nous invitons, le spectateur.rice à entrer dans notre salle de bain recréée de toute pièce où brume Victoria Secret’s et rasoir émoussés ne font qu’un.

SE RÉAPPROPRIER

Dans l’entre-deux de la diaspora, l’ancrage est incertain. Nous naviguons, pris entre les espaces, les temporalités et les récits. Les allers-retours se démultiplient. Notre vision se trouble. Les choses auxquelles nous sommes intimement liées s’éloignent à l’horizon.

Impuissant.es face à cette inconfortable présence/absence, nous décidons d’être insolent.es. Nous tendons nos bras de part et d’autre. Nous reprenons ainsi possession de ce dont on nous a coupés et qui fait partie de nous.

Redevenir actant.es. Inventer autre chose et imposer de nouveaux regards.

Feryel Kaabeche

DZ Fever, 2023, fanzine/micro-édition, textes et images auto-produites 30 pages, A5 

 

Dans le récit qu’elle déploie à travers DZ Fever, Feryel Kaabeche analyse à la fois les réalités et les représentations de son pays d’origine, l’Algérie. L’artiste tient un journal de bord au cours d’un voyage chez sa famille. Elle compose un panel d’images qui constituent une vision esthétisée à outrance de l’Algérie. Elle y donne à voir les intérieurs surchargés, les boutiques de rue, les paysages méditerranéens, les souvenirs glorifiés de l’Indépendance, la nourriture en abondance sur les tables, le tape-à-l’œil des tenues traditionnelles, le raï. Par cet assemblage d’images et de textes, elle nous livre ses ressentis au contact de la culture de ses parents — culture qui est aussi la sienne, mais qu’elle observe d’un regard extérieur, elle qui est née en France. Dans ce témoignage, le regard du sujet diasporique se mêle à un female gaze aux sous-tons critiques. Développée dans le contexte du « retour au pays », DZ Fever est pour l’artiste une façon de se réapproprier son histoire.

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