Alger, journal intense

À la croisée de plusieurs genres, ce roman-radiographie de l’Algérie contemporaine relève le pari de recréer le chaos de l’Algérie des années 1990 par l’expérimentation formelle : le texte est mots, ratures, photos, pages arrachées, papiers d’emballage, dessins… fragments, fracas, convulsions.

Karim Fatimi, astrophysicien de renom, meurt sur la route de Bologhine près de la « Maison hantée ». Mounia, sa femme, dévastée, entame alors un journal pour exorciser son chagrin. En parallèle, guidée par un étrange voyeurisme, elle décide de se plonger dans les innombrables écrits de toutes sortes accumulés par son mari. Le lecteur passe d’une narration à l’autre, reformant alors le puzzle de l’univers tourmenté de Karim Fatimi, écrivain écorché vif, mais aussi époux, père, fils, frère, amant en découvrant chaque moment clé de sa vie : Octobre 1988, la décennie noire, la naissance de leur fille ou encore ce mystérieux 28 novembre 1994…

Le livre est comme un corps, vivant, palpitant, à l’image du corps de Mounia sur lequel écrit le narrateur. Dans une langue ludique et généreuse, Mustapha Benfodil livre le lecteur aux mains d’un destin à l’humour parfois rose, parfois noir.

Le nettoyage ethnique de la Palestine

Entre 1947 et 1949, plus de 400 villages palestiniens ont été délibérément détruits, des civils ont été massacrés et près d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants ont été chassés de chez eux sous la menace des armes. Ce nettoyage ethnique a été passé sous silence pendant plus de soixante ans et peine encore à être considéré dans sa pleine mesure.

S’appuyant sur quantité d’archives, Ilan Pappé réfute indubitablement le mythe selon lequel la population palestinienne serait partie d’elle-même et démontre que, dès ses prémices, l’idéologie fondatrice d’Israël a œuvré pour l’expulsion forcée de la population autochtone.

Ce qui fut un grand livre d’histoire est aujourd’hui une lecture indispensable hélas éminemment d’actualité.

En attendant Omar Gatlato. Sauvegarde

À Alger, dans les années 1970, Wassyla Tamzali et ses ami.e.s fréquentent quotidiennement la Cinémathèque algérienne, espace de débats et de cinéphilie au cœur d’Alger. Ils vibrent au rythme des cycles de films et des rencontres avec les cinéastes invités. La Cinémathèque porte les questionnements de l’après-indépendance et devient un laboratoire de la culture postindépendance.

Publié en 1979, « En attendant Omar Gatlato » réunit documentation, critiques et entretiens autour des premiers films algériens et tunisiens vus à la Cinémathèque algérienne. L’autrice y saisit le tournant que représentait le film Omar Gatlato de Merzak Allouache (1976) dans le cinéma et la société algérienne.

La réédition est accompagnée de « Sauvegarde », un texte composé en 2022 qui raconte l’histoire de ce premier livre au destin singulier. L’autrice s’y replonge dans l’époque entre 1967 et 1979 où le cinéma mondial venait à la Cinémathèque d’Alger et où elle accompagnait les films algériens à travers plusieurs festivals internationaux. Le texte parle aussi de l’Algérie contemporaine et de ses nouveaux cinéastes.

Bye Bye Babylone Beyrouth 1975-1979

Bye Bye Babylone est la version longue du premier livre de Lamia Ziadé, paru il y a dix ans, avant ses deux succès chez P.O.L : Ô nuit, ô mes yeux (2015), et Ma très grande mélancolie arabe (2017). Cette nouvelle édition, dans un nouveau format, est en réalité un nouveau livre, avec de nombreux nouveaux dessins inédits (une cinquantaire de nouveaux dessins), un texte entièrement revu et augmenté. Beyrouth 1975-1979 : une petite fille observe, raconte l’avancée imparable d’un conflit qui va ravager la Babylone chatoyante qui l’a vue naître. Dans ce livre il y a Beyrouth, en feu, en flammes, en étincelles, en explosions, dans le noir absolu, il y a Beyrouth qui brille. Il y a moi et mon petit frère, il y a des miliciens et des miliciennes… Il y a le magasin de mon grand-père et le foulard en soie de ma grand-mère, la Nivéa de ma nounou et le Petzi de Walid. Il y a des cinémas en feu, le Roxy, le Radio City, le Dunia, l’Empire, le Rivoli, et des hôtels en flammes, le Palm Beach, le Vendôme, le St Georges, le Phoenicia, l’Alcazar. Dans ce livre, il y a des chewing gums et des kalachnikov, des bonbons, des chocolats, des barbe-à-papas, il y a des bazookas, des M16, des mortiers, des obus, des missiles, des grenades…

Mon port de Beyrouth

Le 4 août 2020, une monumentale explosion dans des entrepôts ravage le port de Beyrouth et les quartiers voisins. Elle fera des centaines de morts et plus de 4000 blessés. Lamia Ziadé a vécu cette catastrophe de trop pour Beyrouth depuis Paris, mais en lien constant avec sa famille et ses amis vivant sur place. Immédiatement, elle a voulu réaliser le carnet intime de cette catastrophe. Saisir dans ses dessins ce qu’elle voyait, ce qu’on lui racontait. Mais elle tient aussi son propre journal dans lequel elle témoigne de son émotion et de sa colère qu’elle partage avec ses compatriotes. Elle restitue la stupeur de l’événement : « Les effets de l’explosion sont incompréhensibles, répondent à un système mystérieux inverse à la logique ». Des verres intacts dans une pièce ravagée, des meubles retrouvés à 200 mètres de l’appartement qui les abritait. « Une sorte de maléfice semble avoir organisé les dégâts. » Lamia Ziadé dessine également les portraits de celles et ceux dont on ne doit pas « oublier les visages souriants », des sauveteurs dans les décombres, des victimes, mais aussi des politiques conspués.

L’Or de Paris Relation de Voyages 1826-1831

Le 15 mai 1826, débarquent à Marseille les membres enturbannés d’une mission envoyée par le pacha d’Egypte. Tahtâwî sera le plus célèbre d’entre eux. Parisien durant cinq ans, il observe, écoute, lit, traduit. Il s’initie à la pensée des philosophes des Lumières et dialogue avec les grands maîtres de l’orientalisme.

Il raconte aussi. Car son récit se veut un guide pour les voyageurs, un traité sur Paris et un manuel d’enseignement sur la civilisation occidentale à l’attention des peuples musulmans. L’imâm-étudiant, devenu chercheur d’or, passe tout au tamis : la Constitution et la démocratie, le soulèvement de 1830, l’activité scientifique et culturelle. Et il découvre : la fourchette, les cafés, l’usage généralisé des miroirs, le rôle de la presse, la légèreté des moeurs de la femme… qui l’étonnent. Un livre où, pour une fois, nous sommes vus à travers les yeux de l’autre.

Du despotisme et autres textes

Né à Alep, Syrie, en 1849, ‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî est l’une des grandes figures du réformisme musulman à la fin du XIXe siècle et un précurseur de l’arabisme. Ce livre fondateur, dont la traduction française est depuis longtemps attendue, est une puissante charge contre le despotisme, soulignant ses conséquences désastreuses sur la religion, le savoir, l’économie, la morale, l’éducation et le progrès.

S’inspirant de la pensée libérale européenne, qu’il a probablement connue à travers des traductions en turc, et établissant des équivalences entre ses principaux concepts et les prescriptions de l’islam, il préconise l’instauration d’un régime fondé sur la liberté de conscience, l’égalité entre tous les citoyens et la séparation des pouvoirs législatif et exécutif – mais aussi des pouvoirs religieux et politique.

Souvent cité par les démocrates arabes et les défenseurs des droits de l’homme, notamment ces dernières années à la faveur des soulèvements populaires, l’essai est augmenté d’autres textes de l’auteur et d’une postface de son petit-fils soulignant sa brûlante actualité.

Sur les traces d’Enayat Zayyat

Au début des années 1990, Iman Mersal découvre chez un bouquiniste « L’Amour et le Silence », l’unique roman d’Enayat Zayyat, publié en 1967 et tombé dans l’oubli. Elle ignore tout de son autrice, si ce n’est qu’elle est morte avant d’avoir pu le publier.

Vingt ans plus tard, elle se lance dans une enquête qui va s’étaler sur plusieurs années pour essayer de savoir qui était Enayat Zayyat et de comprendre ce qui a amené cette jeune femme de bonne famille à se donner la mort à vingt-sept ans. Elle glane des bribes d’information dans les archives de la presse, rencontre l’actrice Nadia Lutfi, la plus proche amie d’Enayat, puis des parents et des connaissances. De proche en proche, elle accède à des couches de vérités toujours parcellaires, parfois contradictoires, qui composent un puzzle dont elle sait d’emblée qu’il restera incomplet. Le refus de l’éditeur est-il vraiment la cause de son suicide ? À quand remontait son trouble dépressif ? Quel rôle ont joué dans cette dépression son divorce, la perte de son fils dont le père avait obtenu la garde, ou encore l’éloignement de Nadia Lutfi ? Pourquoi ce suicide alors qu’elle venait d’être embauchée à l’Institut archéologique allemand du Caire pour un travail qui la comblait ?

Toutes ces questions et bien d’autres emmènent Iman Mersal dans une quête à la fois historique et intellectuelle, poétique et intime, qui est aussi une invitation adressée à l’Égypte d’aujourd’hui à se regarder au miroir de son passé récent, celui de ces années 1950 et 1960 qui font l’objet d’un culte nostalgique que ce livre, loin de le nourrir, épluche comme un oignon et décortique feuille après feuille, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.

We could have been friends my father and I. A Palestinian Memoir

Aziz Shehadeh was many things: lawyer, activist, and political detainee, he was also the father of bestselling author and activist Raja. In this new and searingly personal memoir, Raja Shehadeh unpicks the snags and complexities of their relationship.

A vocal and fearless opponent, Aziz resists under the British mandatory period, then under Jordan, and, finally, under Israel. As a young man, Raja fails to recognise his father’s courage and, in turn, his father does not appreciate Raja’s own efforts in campaigning for Palestinian human rights. When Aziz is murdered in 1985, it changes Raja irrevocably.

This is not only the story of the battle against the various oppressors of the Palestinians, but a moving portrait of a particular father and son relationship.

Dissonant Archives, contemporary visual culture and contested narratives in the middle east

Dissonant Archives est le premier ouvrage à examiner la manière dont des artistes contemporains d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient – parmi lesquels Emily Jacir, Walid Raad, Jananne Al Ani, Basel Abbas et Ruanne Abou-Rahme, Mariam Ghani, Zineb Sedira et Akram Zaatari – utilisent et perturbent la fonction de l’archive et, ce faisant, mettent également en lumière une crise systémique et peut-être irrévocable de l’archivage institutionnel et étatique dans la région.

Le livre se propose de poser deux questions globales : comment définir la relation continue entre l’art contemporain et l’archive et, de manière cruciale, comment comprendre les formes suppositionnelles de connaissance produites par les pratiques archivistiques d’artistes ? Bien que l’archive soit souvent considérée comme une collection de documents historiques, elle peut également déterminer l’avenir, et cette question a gagné en urgence dans l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient d’aujourd’hui, où l’archive est apparue comme un lieu de contestation sociale, historique, théorique et politique.

En explorant et en produisant des archives, qu’elles soient alternatives, interrogatives ou fictionnelles, ces artistes ne remettent pas simplement en question l’authenticité, l’autorité ou la paternité de l’archive ; ils déverrouillent plutôt son potentiel régénérateur et radical.

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